Designer graphiste pour DJ Snake, Gims, Upsilone ou encore Theodora, Dozamenart a su imposer sa vision dans l’industrie musicale. Autour d’un café, on a pu échanger avec ce graphiste qui ne connaît aucune limite !

logo de Dozamenart

Salut Jérémy, comment tu vas ? Tu peux te présenter, ainsi que ton métier ?


Honnêtement, mieux que jamais. Je me sens libre de créer, j’ai la grinta et surtout une vraie envie de développer mes projets personnels tout en collaborant avec des artistes inspirants et talentueux. Et je suis aussi très honoré de passer un moment avec l’équipe Hands Up Electro.

Je suis directeur artistique, spécialisé en design graphique. J’évolue principalement dans l’univers de la musique, où je conçois des identités visuelles, des covers, des affiches et des campagnes pour des artistes et des projets culturels estampillés Studio Dozamen. Mon travail consiste à traduire une intention artistique en image, à construire un univers visuel fort, cohérent et durable, qui accompagne la musique bien au-delà d’un simple visuel.

Comment est né Dozamenart ? D’où vient ton univers visuel ?


Déjà, le nom : Dozamenart, c’est simplement Mendoza en verlan, mon nom de famille. À l’origine, Dozamenart était un espace pour poster mes recherches et mes créations personnelles, sans contrainte. Avec le temps, c’est devenu une véritable identité. Un terrain d’expérimentation où ma pratique s’est affinée et continue de se polir. Mon travail se situe à la croisée de plusieurs choses : une vision assez indépendante et instinctive, mais aussi une approche très fondamentale du design, héritée de mon parcours et de ma formation, avec une influence plus “publicitaire” dans la rigueur et la construction des images.

Je dis souvent que je ne suis pas un passionné de musique au sens technique du terme. Je suis avant tout un amoureux du design et de la création visuelle. Et c’est justement cette distance qui a façonné ma manière d’aborder la musique par l’image. J’accorde une importance particulière à la matière. Je scanne des textures, je fouille beaucoup dans les archives, que ce soit en termes de formes, de symboles ou de typographies très anciennes. Ces recherches nourrissent mes lettrages et mes compositions. Comme en musique ou dans la mode, tout est cyclique : j’essaie d’organiser mes visuels autour de cette idée de réinterprétation constante.

Je pense profondément qu’un design puissant repose sur un détournement millimétré de choses du quotidien, d’éléments qui nous entourent et qui appartiennent à l’inconscient collectif. C’est là que l’image devient évidente, presque familière, tout en restant forte.

À quel moment as-tu compris que le graphisme pouvait devenir ton métier ? Quel est ton parcours avant d’y arriver ?


Assez tôt. Je me suis formé très jeune en autodidacte : Photoshop, stop-motion, expérimentations graphiques, même une marque de vêtements. Très vite, j’ai compris que ce qui m’animait vraiment, c’était la création visuelle. Au-delà de ça, j’ai toujours eu une mentalité de compétiteur, peu importe le domaine. Plus jeune, j’ai pratiqué le judo à haut niveau en pôle espoir, avec des championnats de France. Cette culture de l’effort, des objectifs et du dépassement de soi fait partie de mon ADN. Quand je m’engage dans quelque chose, je le fais à fond.

Après un passage un peu “par erreur” en première année de médecine, qui ne me correspondait absolument pas, j’ai décidé de me réorienter vers le design. J’ai commencé mes études à Nancy, à l’École de Condé. Puis je suis monté à Paris pour les terminer au Campus Fonderie de l’Image, avec un niveau d’exigence très pointu. En parallèle de mes études, j’ai toujours été très proactif. Je n’ai jamais attendu qu’on me donne des projets : je créais mes projets personnels et des collaborations, notamment avec des artistes. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler dans la musique, avec Ash Kidd, RSKO, Tiakola ou encore Yael Naïm.

En même temps, j’étais en alternance dans une grande agence de publicité, l’agence Babel. Cela m’a apporté une rigueur, une méthode et une compréhension des enjeux de marque et de narration visuelle à grande échelle. Puis, à un moment, j’ai été démarché par l’équipe de DJ Snake… mais ça, c’est une autre histoire.

Quelles ont été tes premières grosses claques visuelles (art, cinéma, pochettes d’albums, jeux vidéo…) ?


Une des premières grosses claques visuelles a été la pochette de « Dangerous » de Michael Jackson, illustrée par Mark Ryden. Enfant, cette image m’a marqué par sa densité narrative : chaque détail raconte quelque chose. C’est une image qui se lit plus qu’elle ne se regarde et qui montre très tôt le pouvoir du graphisme comme construction d’un imaginaire. Avec le temps, ce ne sont pas seulement des images iconiques qui m’ont influencé, mais surtout des contextes de production et des mécaniques graphiques.

Le cas de Colby Poster Printing Company est central pour moi. À Los Angeles, leurs affiches fluorescentes étaient pensées pour la rue, pour être vues à distance, en mouvement, souvent depuis une voiture. Elles répondaient à des contraintes très précises : budgets réduits, délais courts, lisibilité maximale. Techniquement, l’usage du DayGlo, de la letterpress et surtout du split fountain produisait ces dégradés accidentels, presque involontaires. Ce qui m’intéresse, c’est qu’un langage visuel iconique est né sans intention esthétique, uniquement par efficacité et contrainte, et qu’il est aujourd’hui une référence majeure de l’histoire de l’affiche et du graphisme vernaculaire.

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Dans un autre registre, le travail de Bernard Chadebec m’a également marqué par son contexte. Il travaillait dans un cadre industriel et publicitaire très normé : usines, machines, process techniques, avec un objectif clair de compréhension et de transmission. Ses illustrations ne cherchent jamais l’effet gratuit ; elles simplifient, schématisent, détournent les formes industrielles pour rendre lisible ce qui est complexe. Cette approche m’a appris que l’illustration peut être un outil intellectuel, presque pédagogique, et que la contrainte industrielle peut devenir un moteur créatif.

Enfin, le travail de Corita Kent relie tout ça : la contrainte institutionnelle, la reproduction en série, le détournement de signes populaires. Elle prouve que le graphisme peut être à la fois accessible, politique et profondément humain. Au fond, mes plus grandes claques visuelles ne viennent pas seulement d’images fortes, mais de graphismes nés du réel, de la contrainte et du détournement.

L’artiste Corita Kent

Comment définirais-tu ton style en trois mots ?


Tension maîtrisée.

Justesse formelle.

Impact non décoratif.

C’est quoi la création dont tu es le plus fier ?


Les projets où j’ai réussi à poser une vision claire sans la surcharger. Certaines covers ou affiches semblent simples, presque évidentes, alors qu’il y a énormément de réflexion derrière. Je suis fier quand un visuel tient sans explication, quand il vit tout seul. Je suis partagé avec l’affiche du Stade de France de DJ Snake pour son côté iconique et historique. Mais j’aime aussi la pochette avec Travis Scott & Future, celle avec Stray Kids, ou encore la cover plus minimale avec Don Toliver.

Tu parlais de ton travail avec DJ Snake. Comment s’est présentée cette opportunité, et comment as-tu vécu cette collaboration de trois ans ?


Cette opportunité a marqué un véritable tournant dans ma carrière. Rejoindre l’aventure DJ Snake m’a permis de projeter ma direction artistique à l’échelle mondiale, sur des projets d’une ampleur exceptionnelle. Pendant trois ans, j’ai conçu des centaines d’affiches pour des lieux et festivals mythiques comme Coachella, Red Rocks Amphitheatre, la Sphère de L.A., Brooklyn Mirage ou Rolling Loud. Mon travail s’est retrouvé exposé aux quatre coins du monde, notamment à travers des collaborations majeures comme celle avec Fortnite autour de “Teka”, ou encore le menu DJ Snake avec McDonald’s.

Il y a aussi eu la préparation du « The Final Show » au Stade de France, ainsi que la construction visuelle de « NOMAD« , son troisième album. Tout cela s’est fait au sein d’une équipe formidable. DJ Snake a toujours soutenu mon travail et défendu ma vision, en m’accordant une confiance et une liberté créative précieuses. Cette collaboration restera un chapitre majeur de mon parcours.

Depuis, tu travailles avec GIMS, Theodora ou Upsilone. Est-ce que tu adaptes ton style à l’artiste ou est-ce que tu l’imposes ?


Depuis cette expérience, j’ai décidé de me lancer pleinement en indépendant en créant Studio Dozamen. J’ai envie d’explorer d’autres territoires créatifs et de m’ouvrir à de nouvelles collaborations. Je ne plaque jamais un style. Je pars toujours de l’artiste, de son énergie, de son intention profonde. Mais je ne m’efface pas non plus. Mon rôle, c’est d’apporter une lecture, une structure, une cohérence visuelle.

Chaque projet est différent, mais il y a un fil rouge dans mon travail : je préfère enlever que rajouter. La puissance vient souvent de la précision, pas de l’accumulation.

Comment se construit un visuel pour un artiste de ce calibre : tu pars d’un brief précis ou tu as carte blanche ?


Je pars rarement d’une feuille blanche totale. Je commence par écouter, observer, comprendre le contexte. Parfois il y a un brief très précis, parfois juste une intention floue. Mon travail, c’est de transformer ce flou en quelque chose de lisible et cohérent.

Le visuel est-il devenu aussi important que la musique pour vendre des tickets et des projets ?


Oui, clairement. Sur les réseaux, le visuel est souvent le premier contact avec un projet. Il peut donner envie d’écouter ou non. Dans un monde saturé de contenus, l’image est devenue une porte d’entrée essentielle.

Selon toi, pourquoi l’image est-elle devenue aussi importante dans la musique ?


Parce que l’attention est fragmentée. L’image permet de créer un impact immédiat, une émotion rapide. Elle donne un contexte à la musique, elle l’amplifie.

Combien de versions naissent avant la version finale ?


Beaucoup. Parfois trop. J’ai tendance à pousser loin la recherche, à douter, à tester. Mais c’est aussi ce qui fait la solidité du résultat final.

As-tu des rituels ou un environnement particulier pour créer ?


Je n’ai pas de rituel figé, mais j’ai une exigence. Je fonctionne énormément par visualisation : un visuel peut exister longtemps dans ma tête avant d’exister à l’écran ou sur le papier.

J’ai appris à créer dans toutes les conditions : en flux tendu, sous pression, en déplacement constant, avec des deadlines serrées. La vraie constante, ce n’est pas le lieu, c’est la concentration. Quand je crée, je dois être seul, focus, dans ma bulle.

Utilises tu l’IA dans ton process ?


Oui, surtout comme outil d’exploration. J’ai même lancé un compte dédié à mes recherches visuelles en IA. Pour moi, c’est un moyen de tester des idées, pas une finalité.

L’IA est-elle une menace ou un outil pour les graphistes ?


C’est un outil. Une menace uniquement pour ceux qui n’ont pas de vision. Elle peut accélérer des processus et ouvrir des pistes, mais elle ne remplace ni la culture visuelle, ni le regard, ni l’intention.

Paradoxalement, elle remet aussi en lumière les techniques artisanales. Plus le digital progresse, plus on ressent le besoin de matière et de geste humain. Au fond, l’outil n’a jamais été le sujet. Ce qui compte, c’est la vision derrière.

Comment vois-tu l’évolution du design musical dans cinq à dix ans ?


On va vers des univers toujours plus hybrides : IA, vidéo, digital, scénographie. Mais paradoxalement, les objets physiques vont revenir au centre. À chaque phase de dématérialisation, il y a un retour au tangible. Dans la musique, cela passera par des éditions physiques plus ambitieuses, pensées comme de véritables objets culturels.

Le rôle du directeur artistique sera de créer une cohérence entre le digital et le tangible. La valeur restera dans la vision et la capacité à construire un univers désirable et durable.

design d’objets pour les projets de DJ Snake et Gims

As-tu déjà refusé un projet ? Pourquoi ?


Oui, assez souvent. Pas par ego, mais par cohérence. Quand les valeurs ne sont pas alignées ou que les conditions ne permettent pas un travail exigeant, je préfère décliner. J’apprends à poser ces limites avec humilité.

Le plus gros défi que tu as dû relever jusqu’ici ?


Construire des univers qui tiennent dans le temps, pas seulement des visuels isolés.

Avec qui rêves-tu de travailler ?


Avec des artistes qui ont une vraie vision, pas forcément les plus connus. Des projets où l’image est pensée comme une œuvre à part entière.

Un conseil pour ceux qui aimeraient vivre de ce métier ?


Travaillez énormément, observez, doutez, cultivez votre œil. Le style vient après ; ce qui compte vraiment, c’est la vision. Ayez la grinta, le culot aussi. Osez envoyer vos travaux, proposer, vous exposer. Rien ne tombe du ciel.

Respectez la pratique du design graphique dans son sens le plus fondamental : composition, typographie, hiérarchie, rigueur. Comprenez les règles avant de vouloir les casser. Et une fois que vous les maîtrisez, n’ayez pas peur de bousculer les codes. Mais restez humbles : on apprend tout le temps.

Des grosses annonces pour 2026 ?


Oui. 2026 sera un changement de dimension : des projets plus grands, plus internationaux, plus radicaux. Des collaborations d’envergure mondiale, des objets forts, des expériences visuelles à une autre échelle. On va frapper encore plus fort.

Enfin, qu’est-ce qu’on peut se souhaiter pour la suite ?

De rester fidèle à ce qui m’anime profondément, sans jamais me trahir.

On remercie énormément Dozamenart d’avoir partagé ce moment avec nous. 2026 s’annonce encore plus intense pour l’artiste, et on lui souhaite beaucoup de réussite ! Retrouvez toutes ses infos sur son Insta et sur son site !